Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 277 – Veuve, orphelin et vitrine cassée : les grands sauveurs du peuple trouvent toujours leur diversion
Quelque part entre une poubelle en feu, une vitrine fissurée et un distributeur de bonbons agressé, les grands défenseurs de la veuve et de l’orphelin ont trouvé leur moment de grâce.
Car rien ne rassemble autant les sauveurs du peuple qu’une image de chaos. Pas la misère ordinaire, non : celle-là est trop longue à expliquer. Pas les salaires, les écoles, les hôpitaux ou les retraites non plus : trop compliqués, trop coûteux, trop susceptibles de donner envie de changer quelque chose.
Mais une poubelle qui brûle ? Là, tout le monde comprend.
La violence, meilleure amie des sauveurs
Dès qu’une manifestation sociale devient bruyante, les professionnels de la compassion sortent leur plus beau costume d’indignation.
Ils pleurent pour les commerçants. Ils tremblent pour la République. Ils s’émeuvent pour l’ordre public. Et, par un hasard extraordinaire, ils oublient aussitôt les gens qui manifestaient pour pouvoir vivre correctement.
« Comment parler d’école et d’hôpital quand des vitrines sont cassées ? », demandent-ils, le front plissé.
La réponse est simple : en parlant des deux. Mais cela supposerait d’écouter ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter une tribune dans un grand média.
Alors on préfère la méthode classique : isoler n’importe quel quidam qui poserait tops de questions, le transformer en visage unique du mouvement, puis expliquer au pays entier que les profs, les infirmiers, les précaires et les parents d’élèves réclamaient en réalité le droit de mettre le feu à une poubelle.
La diversion, un service public
À l’autre bout du décor, les responsables qui devaient répondre aux revendications poussent un soupir de soulagement.
Ils n’auront pas à parler des salaires. Ils n’auront pas à parler des fermetures de services. Ils n’auront pas à expliquer pourquoi la vie devient plus chère pendant que les profits, eux, restent remarquablement en bonne santé.
Il leur suffit de regarder la vitrine cassée et de dire : « Insécurité ! »
Le tour est joué.
Pendant trois semaines, les plateaux télévisés parleront de casseurs, de casseurs et encore de casseurs. Les experts s’enchaîneront, les sondages s’affoleront, et les vraies questions retourneront gentiment au placard, entre deux communiqués sur la « fermeté ».
Des adversaires très complémentaires
Le plus beau, dans cette comédie, c’est que les grands ennemis jurés se retrouvent souvent d’accord au moment décisif.
Devant les caméras, ils se traitent de tous les noms. Dans les couloirs, ils votent parfois pour les mêmes protections, les mêmes avantages et les mêmes intérêts bien installés.
L’un promet l’ordre, l’autre la révolution. L’un accuse l’immigration, l’autre le capitalisme. Mais lorsque la veuve demande une aide réelle, lorsque l’orphelin demande un avenir, lorsque le citoyen demande simplement des comptes, ils découvrent soudain une prudence remarquable.
La veuve et l’orphelin sont parfaits en discours. Ils deviennent encombrants dès qu’ils réclament autre chose que de la compassion.

La révolution en mode vitrine
Finalement, les casseurs repartent avec leur butin symbolique, les chaînes d’info avec trois semaines d’ images anxiogènes, les responsables avec une excellente diversion, et les sauveurs du peuple avec de nouveaux électeurs potentiellement terrorisés.
Les manifestants, eux, repartent avec la même question :
Pourquoi faut-il toujours que quelques imbéciles cassent des vitrines pour que les puissants puissent éviter de répondre à ceux qui demandent simplement de vivre dignement ?
Ah bah oui. Vu à la sauce woke, la révolution, c’est vraiment pas pour demain.
Surtout quand elle coûte moins cher de remplacer une vitrine que de financer un hôpital.
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